[C]e domaine de recherche, qui a connu son heure de gloire durant le « moment structuraliste » autour des années 1965-1975, semble avoir reflué dans les limbes des modes académiques, tel un territoire abandonné que l’on ne visiterait plus que dans le cadre d’une croisière sur le fleuve de l’histoire des idées. Certes, on croise encore, ici ou là, quelques greimasiens qui s’accrochent à leur radeau sémiotique et la terminologie de Gérard Genette est toujours largement utilisée dans les études littéraires, même si ce dernier s’est lui-même orienté vers d’autres horizons. Mais la mode semble inéluctablement passée, les thèses consacrées à la théorie du récit se sont raref́iées en France jusqu’à s’assécher presque complètement, et le sens commun considère qu’il n’y a plus guère de questions véritablement intéressantes à creuser dans ce sillon.
Pour certains théoriciens, sémiologie désigne en effet la discipline qui couvre tous les types de langage, sémiotique désignant un des objets dont peut s'occuper cette discipline, soit un de ces langages. Par exemple, la langue est une sémiotique, comme le sont aussi les pictogrammes, les odeurs de la ville, les sonneries de clairon, le vêtement, la langue des sourds-muets, le mobilier, etc. Chacune de ces sémiotiques est donc une actualisation de la sémiologie, discipline générale.
[L]a sémiologie ou sémiotique n'a pas d'objet propre, pas plus d'ailleurs que la sociologie ou la psychologie. [Elle] constitue une grille d'analyse particulière de certains phénomènes. Elle approche ces phénomènes en posant une question qui fait son originalité : quel est leur sens?
[Ce] courant interprététatif à part entière […] se refuse à couper l'interprétation des textes de leur conditions effectives de production et d'usage, que ce soit sur les plans technique et matériel, aussi bien qu'historique, social et culturel.
les « textes » sont toujours à la fois donnés à lire et à manipuler : ils constituent des ensembles technosémiotiques au sein desquels les propriétés techniques du support de l’écrit et les signes d’écriture sont extrêmement solidaires, formant une situation d’interdépendance inédite dans l’histoire des systèmes d’écriture. (instruments, pratiques et enjeux)
Faisant ici appel à d’autres savoir-faire, notamment informatiques, pour saisir les conditions matérielles d’élaboration des textes dans des environnements numériques, cette sémiotique est une « techno-sémiotique ».

Internet memes contain within them a semiotic meaning which is itself tethered to an ideological practice. […] In the act of verbal or textual expression, an individual makes certain semiotic choices in the agreement or disagreement with the message in an internet meme. The sharing, liking, commenting upon, curating, etc. of the meme also helps to foment ideological practice.
Les mèmes Internet contiennent une signification sémiotique qui est elle-même liée à une pratique idéologique. [...] Dans l'acte d'expression verbale ou textuelle, un individu fait certains choix sémiotiques dans l'accord ou le désaccord avec le message d'un mème Internet. Le partage, l'appréciation, les commentaires, la conservation, etc. du mème contribuent également à fomenter une pratique idéologique.
Marie-Laure Ryan (dir.), 2004
Ruth Page et Bronwen Thomas (dir.), 2011
Jan-Noël Thon, 2016
Alice Bell et Marie-Laure Ryan (dir.), 2019
The story-like fragments found in social media contexts are often ephemeral, small, located on the margins of other kinds of talk, and fall outside the canon of digital narrative. While they are not necessarily presented as works of fiction, many of the day-to-day accounts of life experience are selective, artistic, reflective, playful, emotive, and sometimes as unreliable as the texts more centrally positioned in digital narratology.
Les fragments de récits que l'on trouve dans les réseaux sociaux sont souvent éphémères, de petite taille, situés en marge d'autres types de discours et ne font pas partie du canon de la narratologie numérique. Bien qu'ils ne soient pas nécessairement présentés comme des œuvres de fiction, de nombreux récits du quotidien sont sélectifs, artistiques, réfléchis, ludiques, émotifs et parfois aussi peu fiables que les textes qui occupent une place plus centrale dans la narratologie numérique.
[T]he boundaries between the “fictional” and “real” have been complicated by the contemporary practices of self-representation in digital media. […] Humans’ emotional engagement with technology (in robotic and virtual forms) is blurring the lines between simulation and human relationships, where the performance of identity mediated through online interactions can become more “real” than offline experiences. But the opportunities to destabilize clear demarcation between the fictional or idealized with actual and offline identities does not mean that conventions of authenticity are abandoned in online contexts, nor are they replaced by a new model of authenticity. Notions persist of authenticity as ontologically grounded in a single self.
Les frontières entre le "fictionnel" et le "réel" ont été compliquées par les pratiques contemporaines de représentation de soi dans les médias numériques. [...] L'engagement émotionnel des humains avec la technologie (sous des formes robotiques et virtuelles) brouille les lignes entre la simulation et les relations humaines, où la performance de l'identité médiatisée par les interactions en ligne peut devenir plus "réelle" que les expériences hors ligne. Mais les possibilités de déstabiliser la démarcation claire entre le fictif ou l'idéalisé et les identités réelles et hors ligne ne signifient pas que les conventions d'authenticité sont abandonnées dans les contextes en ligne, ni qu'elles sont remplacées par un nouveau modèle d'authenticité. Des notions persistent sur l'authenticité en tant que fondement ontologique d'un soi unique.
Online communication has a tendency to amplify storytelling in often unpredictable ways. In the story logic of social media, readers become sharers, and their traceable acts of reframing turn audiences into co-tellers with a potentially significant narrative authority. If storytelling becomes an art of reframing, and the rhetoric and ethics of narrative are negotiated in the paratext, our understanding of narrative agency, and of narrative itself, must be reconfigured.
La communication en ligne a tendance à amplifier le récit de manière souvent imprévisible. Dans la logique narrative des médias sociaux, les lecteurs deviennent des partageurs (sharers) et leurs actes de recadrage traçables transforment les publics en co-raconteurs dotés d'une autorité narrative potentiellement importante. Si la narration devient un art du recadrage, et que la rhétorique et l'éthique de la narration sont négociées dans le paratexte, notre compréhension du pouvoir narratif, et du récit en lui-même, doit être reconfigurée.
[L]e passage au pixel traduit une rupture […] à la fois visuelle et conceptuelle. Numérisée, puis recomposée au seul profit de l'oeil, la lettre a perdu sa pérennité matérielle et sa relation corporelle directe. D'une trace inscrite sur un support, nous sommes passés à une trace électronique fugitive qui ne présente plus de matérialité tangible. Trace et support ne vieillissent plus ensemble, seul subsiste désormais - à travers le temps - l'algorithme que l'oeil ne peut transcrire sous forme perceptible.
[L]’écrit d’écran fabrique à la fois de l’homogène et de l’hétérogène. Il rassemble des productions d’une hétérogénéité absolue (types de signes, d’opérations, de métiers, de formes écrites, etc.) pour les donner à lire dans un espace d’une parfaite homogénéité (un écran piloté techniquement par un dispositif médiatique intégré).
La notion d’écrit d’écran présente l’intérêt de rassembler plusieurs caractéristiques du texte à l’écran :
Ce scénario est composé d'un ensemble de scènes qui sont mises en scènes via des régions ou zones perceptibles que nous appelons régions ou zones d'édition, telle que des parties d'une page Web, une page Web entière, des parties communes à plusieurs pages Web d'un site, un site en entier ou encore des parties communes à un ensemble de sites Web différents. Autrement dit : La scène assure une certaine unité de sens, de contenu [alors que la] région (d'édition) réunit les moyens utilisés pour mettre en scène et réaliser la scène sous forme d'une partie d'une page web, d'une page Web, voire d'un site Web en entier.
Les mondes narratifs [storyworlds] sont des modèles mentaux des personnages, des événements, des lieux, des motivations et des comportements dans le monde au sein duquel les récepteurs se projettent […] durant le processus de compréhension d’un récit. […] J’utilise ici le terme monde (et monde narratif) d’une façon plus ou moins analogue à celle dont les linguistes utilisent l’expression modèle du discours. Un modèle du discours peut être défini comme une représentation mentale globale qui permet aux interlocuteurs de faire des inférences à propos des éléments explicitement ou implicitement inclus dans le discours.
Nowadays we have not only multimodal representations of storyworlds that combine various types of signs and virtual online worlds that wait to be filled with stories by their player citizens but also serial storyworlds that span multiple installments and transmedial storyworlds that are deployed simultaneously across multiple media platforms, resulting in a media landscape in which creators and fans alike constantly expand, revise, and even parody them.
Aujourd'hui, nous disposons non seulement de représentations multimodales de mondes narratifs qui combinent divers types de signes et de mondes virtuels en ligne qui attendent d'être remplis d'histoires par leurs citoyens joueurs, mais aussi de mondes narratifs sériels qui s'étendent sur plusieurs épisodes et de mondes narratifs transmédiatiques qui sont déployés simultanément sur plusieurs plateformes, ce qui donne lieu à un paysage médiatique au sein duquel les créateurs et les fans ne cessent de les développer, de les réviser et même de les parodier.